Je suis allée le voir et je lui ai dit

“Monsieur, j’ai une question un peu bizarre pour vous”

Il m’a répondu:

“Y’a pas de questions bizarres le dimanche!”

J’ai tout de suite su qu’on allait bien s’entendre. 




J’ai rencontré Michel un avant-midi, après être allée marcher à la Pointe-aux-Anglais. C’était le lendemain d’une grosse tempête de neige, marcher dehors était une mission. J’avais mis les vieilles bottes blanches de mon père trop grandes pour moi qui trainaient au chalet parce que ça me donnait l’impression d’être prête à affronter l’hiver dehors. Aller marcher équivalait à partir à l’aventure cette journée là, mais j’en avais besoin. Ça faisait quatre jours que j’étais au Bic, et la solitude d’être partie d’une ville remplie d’amis et de distractions à un village calmé par le mois de février m'angoissait. J’étais habituée à la solitude. Et j’avais choisi d’aller vers elle. Mais cette journée-là, j’aurais aimé pouvoir l’éviter. 

Sur le chemin de retour, après avoir passé le vieux théâtre du Bic et le bar du village, j’ai croisé un monsieur qui pelletait dans la rue. Il avait une longue barbe blanche et une casquette de matelot remplie d'épinglettes qui racontaient des histoires. En le voyant, la lourdeur de la solitude qui me pesait cette journée-là a été remplacée par l'envie d’aller lui parler. J’avais envie de le rencontrer, de le photographier. Je pensais avoir égaré mon inspiration d’“artiste” à quelque part, comme si le syndrome de la page blanche pouvait être amplifié par la blancheur de l’hiver. Mais elle refaisait finalement surface. 

Je suis allée le voir et je lui ai dit

“Monsieur, j’ai une question un peu bizarre pour vous”

Il m’a répondu:

“Y’a pas de questions bizarres le dimanche!”

J’ai tout de suite su qu’on allait bien s’entendre. 

Michel boit du café sucré. Il fume beaucoup de cigarettes. À chaque matin il met son tabac dans sa machine à clopes et prépare sa réserve pour la journée. Il vit dans un appartement rempli de trucs. Rempli de souvenirs. Rempli d’histoires. Et pendant que je bois un café trop sucré avec lui et qu’on écoute du Bob Dylan, il me raconte des histoires sur sa vie, sur ses voyages, sur ses amours de jeunesse, sur ses rêves. Le Michel de maintenant me présente le Michel d’avant. Et pendant qu'il revit ses aventures en me les racontant, je m'en inspire pour bâtir les miennes.

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